Cette page présente le résumé des communications qui auront lieu lors du colloque, dans l’ordre de leur programmation. Vous trouverez le résumé entier de la conférence d’Anne-Marie Smith Di Biasio et d’Ariel Liberman après les résumés des communications.

Claire Téchené (Université Lumière Lyon 2). La musique,  » lieu » de l’éphémère : un paradoxe romantique : Un examen détaillé des occurrences du vocabulaire musical – les mots simples telsque music, sing, play a tune ou les différents instruments ― dans les oeuvres poétiques complètes de Wordsworth, Coleridge, Byron, Shelley et Keats, a permis dʼobserver que dans ces textes, la musique sʼadresse à chaque homme, pour lui faire don du moment où il pourra saisir une sorte de liberté à laquelle le langage ne lui donne pas accès : le libre cours de lʼimagination, trésor de la non-référentialité et point de départ de toute création poétique […].

C. Téchené, ATER à l’université Lyon 2 ; a soutenu fin 2011 sa thèse « La musique dans la poésie, une figure de l’altérité chez les romantiques anglais » sous la direction de Jean-Marie Fournier (Paris 7), un travail sur les mots de la musique dans le corpus poétique romantique anglais, ou comment Wordsworth, Coleridge, Byron, Shelley et Keats utilisent le vocabulaire musical dans leurs textes : effets synesthésiques, décrochages oniriques, réflexion métatextuelle… Ces auteurs mettent à distance l’art des sons tout en s’appropriant son champ lexical, éparpillé en de nombreux textes, afin de créer leur propre idée de la musique, celle d’une entité aussi harmonieuse qu’abstraite établissant un lien entre l’homme et le monde. Champs de recherche : les relations entre poésie et musique à l’époque romantique et le retravail par l’imaginaire romantique du topos de la musique des sphères, la musique comme Autre, la musique comme métaphore de la création poétique ; thématiques liées : liens entre les arts/« Sister Arts » ; synesthésie ; temps et oralité/écriture ; musique, parole et son ; métaphore et symbole ; lyrisme et sublime. Appui notamment sur les travaux de Jacques Derrida (De La Grammatologie), Paul Ricoeur (Soi-Même Comme Un Autre) ou Charles Taylor (Sources of the Self) pour la question de l’altérité, Pierre Dubois (La Conquête du mystère musical en Grande-Bretagne au siècle des Lumières), James Anderson Winn (Unsuspected Eloquence), Gillen D’Arcy Wood (Romanticism and Music Culture in Britain) pour les relations musique-poésie.

Sebastian Hüsch (Université de Bâle, Suisse / Université de Pau et des Pays de l’Adour). Le présent, l’éphémère et l’ennui : de l’(im-)possibilité de la construction d’une signification immanente : La communication vise à démontrer, à l’aide d’un dialogue entre la construction kierkegaardienne d’une existence esthétique et le modèle sociologique d’une « Erlebnisgesellschaft » développé par Schulze, le rapport causal entre une existence immanente valorisant l’instant présent et un ennui existentiel qui en est l’horizon infranchissable.

S. Hüsch est Maître de conférences en Etudes germaniques à l’Université de Pau et des Pays de l’Adour et chargé de cours en philosophie à l’Université de Bâle (CH).

Valentina Karampagia (Université Paris 3 Sorbonne Nouvelle). Poésie contemporaine et performativité: aspects gestuels de l’œuvre de Gherasim Luca et de Dimitris Dimitriadis : Nous nous proposons d’inscrire la question de l’éphémère dans une réflexion autour du performatif et d’aborder des textes de trois auteurs contemporains, Gherasim Luca, Valère Novarina er Dimitris Dimitriadis, sous le signe de cette inscription. Il s’agira de dire que leur écriture fabrique des modes de lecture qui donnent l’œuvre comme une situation en cours. Pour ce faire, nous nous pencherons sur l’art de la danse contemporaine et particulièrement sur l’oscillation du geste dansé entre instantanéité et fixité.

V. Karampagia est doctorante en sixième année, en Littérature Générale et Comparée, à l’Université de ParisIII-Sorbonne Nouvelle, sous la direction de Monsieur le Professeur Jean Bessière. (CERC -Centre d’Etudes et Recherches Comparatistes- EA 172). Domaine de recherche : Littérature et autres arts. Sujet de thèse : « Poésie contemporaine et performativité : aspects performatifs de l’œuvre de Gherasim Luca et de Dimitris Dimitriadis ».

Loredana Trovato (Université d’Enna « Kore », Italie). Langue(s) éphémère(s) : parler jeunes, SMS et verlan, ou bien un tourbillon linguistique réinventant la norme ? : Cette contribution veut réfléchir sur l’idée d’éphémère en tant « qu’apanage de notre modernité » dans les formes de communication actuelles, telles que les parlers jeunes, le SMS et le verlan. Échappant à toute forme de ‘stabilisation’, ‘figement’ et ‘systématisation’, elles deviennent éphémères et ne durent que le malherbien « espace d’un matin ». Et pourtant, peuvent-elle réinventer la norme en en offrant une différente acception ou restent-elles dans le domaine de l’éphémère ? Voilà la question à laquelle on essayera de répondre par notre intervention.

L. Trovato est « ricercatrice » (« maître de conférences ») de Langue Française à l’Université d’Enna « Kore » (Italie) à partir de 2010. Dans les années 2005-2010, elle a été chargée de cours de Langue et Littérature Françaises auprès des Universités de Messine, Catane et Enna. De 2001 à 2007, elle a collaboré à divers projets scientifiques de l’Université de Catane, où elle a obtenu son Doctorat en Français en 2005 (thèse: Texte, intertexte et alchimies linguistiques dans Guignol’s band I et II de Louis-Ferdinand Céline). De 2005 à aujourd’hui, elle a participé à de nombreux colloques prestigieux en Italie et à l’étranger (France, Roumanie, Espagne). Elle s’intéresse à la langue et à la culture françaises du XXème siècle : elle a publié des ouvrages et des articles sur L.-F. Céline, A. Jarry, R. Queneau, A. Nothomb, la littérature de voyage, la publicité et les écrits touristiques promotionnels, les onomatopées et le dialogue cinématographique.
 

André Laidli (Université Lyon 3 Jean Moulin). L’infime perturbation du quotidien. Kawakami Hiromi et la tradition japonaise du roman des choses ténues : Dans un entretien avec Oe Kenzaburô en 1964, Mishima expliquait quʼune “originalité du roman japonais par rapport au reste de la littérature mondiale, cʼest que, comme chez Kawabata, il y a des romans exclusivement composés de détails. Le fait que le roman soit exclusivement constitué de détails est contraire à la théorie romanesque. Je pense que ce phénomène est propre aux Japonais ». A ces lignes peut être rapproché lʼaveu de Sôseki, lʼun des grands fondateurs du roman japonais moderne, dans son dernier texte achevé, À travers la vitre : « Je vais aborder des sujets si ténus que je dois bien être le seul à mʼy intéresser ». […]

A. Laidli est doctorant en philosophie à l’Université Lyon 3 Jean Moulin ; il poursuit en parallèle une formation de japonais à l’INALCO.

Marie Bouchet (Université Toulouse 2 Le Mirail). « Beauty must die » : les paradoxes de l’éphémère beauté, ou la promesse d’extinction comme signe de distinction esthétique : « Il est si court, ce matin radieux, qu’on en vient à n’aimer que les très jeunes filles, celles chez qui la chair comme une pâte précieuse travaille encore », écrivait Marcel Proust. Ces mots trouvent un écho puissant dans les œuvres de Vladimir Nabokov, où la pléiade de jeunes filles en fleurs qui hantent les pages incarne la beauté, dans tous ses paradoxes, et notamment dans sa condition tragiquement éphémère (la plupart de ses héroïnes périssent d’une mort violente, ou sont vouées à la décrépitude physique). Car si cette beauté émeut et trouble, c’est précisément du fait du drame de son destin. […]

M. Bouchet est agrégée d’anglais, Docteure ès Lettres (Littérature américaine) et Maître de Conférences à l’Université de Toulouse II-le Mirail. Après une thèse soutenue en 2005 et dirigée par le Professeur Christine Raguet (Université Paris III Sorbonne Nouvelle), consacrée à la représentation de la beauté dans l’œuvre de Vladimir Nabokov, elle a été recrutée à l’UTM où elle anime également l’Atelier de Recherche à la Croisée des Arts, au sein du C.A.S. (Cultures Anglo-Saxonnes, EA 801). Il s’agit d’un atelier de recherche intersémiotique qui explore les Arts du Monde Anglophone non seulement dans leur spécificité, selon une perspective diachronique s’étendant de la Renaissance à l’art contemporain, mais surtout dans leur dialogue entre eux et avec d’autres cultures. Ses recherches actuelles portent sur les formes hybrides de création contemporaine, telle l’adaptation de Lolita en opéra imaginaire par Joshua Fineberg (création en 2008), mêlant musique acoustique et électronique, théâtre, danse, et art vidéo.

Aude Astier (Université Paris Ouest Nanterre La Défense). L’éphémère comme aiguillon tragique du théâtre d’art : exemple de Giorgio Strehler : Giorgio Strehler intègre très tôt la notion d’éphémère à son travail mais sa réflexion s’intensifie après la rupture que constitue 1968 sur la scène milanaise. Après avoir analysé les différentes conceptions de l’éphémère dans ce moment de crise,  il s’agira d’explorer les deux visages que prend l’éphémère dans le travail de Giorgio Strehler : celui de la « tension vers », utilisé comme slogan et celui de la réflexion sur la faillite des pouvoirs du théâtre et sur sa possible disparition, particulièrement sensible dans ses mises en scène de La Tempête et des Géants de la Montagne. Se produit alors une modification du rapport entre l’artiste et le public qui transforme le paradoxe de l’éphémère. 

A. Astier est doctorante contractuelle et chargée de cours à l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, agrégée de lettres modernes, ancienne auditrice de l’ENS de Lyon, comédienne. Membre de l’équipe HAR-Paris X (projet Théâtrocratie), de la revue Agôn (co-direction du dossier Utopies de la scène, scènes de l’utopie ; co-direction de la rubrique Processus de création) et du laboratoire junior Agôn sur la dramaturgie. Sujet de thèse déposé en septembre 2009 sous la direction de Christian Biet (Paris X) et Jean-Loup Rivière (ENS de Lyon) : L’élaboration du lien et du lieu politique et civique au sein de trois institutions théâtrales : le TNP de Villeurbanne, le TNS et le Piccolo Teatro de Milan (1999-2012).

Emilie Charlet (ENS Lyon). D’un paradoxe à l’autre : représentation de la vanité et vanité de la représentation dans Le Dragon d’or de Roland Schimmelpfennig : Fondée sur le parcours d’une dent assimilable au crâne du memento mori, Le Dragon d’or de Roland Schimmelpfennig (2009) peut se comprendre comme une Vanité en acte inscrite dans un contexte contemporain mondialisé. À défaut de saisir l’instant qui passe, la représentation théâtrale s’attache à saisir ceux qui la contemplent : une expérience non pas du temps, mais du paradoxe qui fonde la représentation. Ephémère, l’illusion – et la théâtralité qui en découle – n’en demeure pas moins nécessaire : elle construit la certitude partagée que quelque chose a bien existé.

E. Charlet est agrégée de lettres modernes, doctorante contractuelle à l’ENS de Lyon en études théâtrales, elle prépare une thèse sur « les dramaturgies de la Vanité dans le théâtre baroque et le théâtre contemporain européen », sous la direction de Jean-Loup Rivière. Elle est également membre du comité de rédaction de la revue en ligne Agôn consacrée aux arts de la scène.

Sébastian Galland (Université Montpellier 3 Paul Valéry). Monument momentané et permanence de l’impermanent. Tinguely et Gonzalez-Foerster face aux paradoxes de l’éphémère : Pour Hommage à New York, performance qui eut lieu le 17 mars 1960, Tinguely persuada les responsables du Museum of Modern Art de New York de commanditer la réalisation d’ une sculpture monumentale, animée et auto-destructrice. En 30 minutes, cette machinerie qui comportait un piano, une voiture d’enfant, des postes de radio, un lanceur de pièces de monnaie, un gros ballon météorologique, des pétards et des fumigènes, se détruisit presque entièrement, ne laissant que des souvenirs, des photographies et des articles de presse. Inspiré par Duchamp et dada, le geste de Tinguely situe le fondement paradoxal de la modernité dans le jaillissement, la perte et la vanité. Une « modernité liquide », selon Zygmunt Bauman, où se développent déjà le consumérisme globalisé, la précarité généralisée et le monde du jetable. […]

S. Galland est professeur de philosophie en classes préparatoires aux grandes écoles et chargé de cours magistraux en Arts plastiques à l’université Paul Valéry (Montpellier III). Docteur en Histoire de la Philosophie (thèse sous la direction de P.-F. Moreau). Chercheur au Centre d’Études en Rhétorique, Philosophie et Histoire des Idées, ENS Lettres et Sciences Humaines à Lyon. Intervenant dans le séminaire Mystique et création sous la direction de V. Cirlot et A. Vega, université Pompeu Fabra, Barcelone et dans le séminaire Cosmologies, mystiques et humanismes sous la direction de D. de Courcelles à l’INHA.

Lydie Parisse (Université Toulouse 2 Le Mirail). La notion d’éphémère dans le spectacle vivant. Laboratoires et traces : La notion d’éphémère est profondément liée au spectacle vivant. Contrairement au cinéma, qui fige une image au passé, le théâtre nous parle à partir de l’ici-maintenant de la représentation. Même si ce qui est donné à voir s’inscrit dans un déjà vu-entendu-répété, qui fait de l’espacetemps du plateau un faux présent. « Je ne peux pas m’empêcher de considérer ce qui a lieu sur la scène comme ayant déjà eu lieu, comme étant répété, comme ayant déjà été entendu », affirme par exemple Jean-Luc Lagarce. Ce qui a lieu s’inscrit dans un espace-temps paradoxal, entre l’apparition et la disparition. D’après Claude Régy, le spectacle ne s’arrête pas à la dernière représentation. Ce qui se donne à voir sur scène prend place dans un processus d’élaboration, qui commence bien avant le moment de la représentation et continue bien après. La notion d’éphémère interroge donc profondément le processus créateur. […]

L. Parisse est PRAG et docteur de littérature française et théâtre au DEFLE de l’Université de Toulouse le Mirail. Auteure-metteure en scène pour la compagnie Théâtre au Présent. Présentation d’un spectacle à la Fabrique culturelle en septembre 2011. Membre du Laboratoire PLH. Organisation d’un colloque international en novembre 2011.

Arnaud Despax (Université Toulouse 2 Le Mirail). Entre éphémère et Evhémère : fulgurance et durée de Frénaud : L’éphémère donne valeur à l’écriture poétique : les choses concrètes ne perdurant pas, le poème peut prétendre les inscrire – et s’inscrire lui-même – dans l’éternel (ex. « Ce que Malherbe écrit dure éternellement »). Tributaire de ce désir de pérennité, mais tout aussi conscient de la précarité de la vie et de lui-même, André Frénaud (1907-1993) offre pourtant une conception moderne de lʼéphémère étroitement liée à lʼexercice de la poésie, dans un feuilleté spécifique de contradictions qui semble en renouveler lʼidée. Dʼabord, pour décrire cette expérience de la Totalité quʼest la poésie, Frénaud parle dʼinstant, dʼun événement essentiellement bref, épiphanie dont le poème garde la trace pour finalement sʼy substituer, dans son apparaître même. […]

A. Despax est né en 1980 à Toulouse ; agrégé de Lettres modernes en 2004 ; en 2009, thèse de doctorat sur La question de la totalité dans la poésie française postérieure à la Seconde Guerre mondiale, notamment autour des œuvres d’André Frénaud, de Patrice de La Tour du Pin et de Pierre Emmanuel. Membre associé du laboratoire PLH (Patrimoine, Littérature, Histoire) de l’Université Toulouse II ; actuellement en fonction au Lycée international Victor Hugo de Colomiers.

Nicholas-Henri Zmelty (Université François Rabelais de Tours / Université de Picardie Jules Verne). L’affiche illustrée comme avatar de « l’éternel du transitoire » : A partir de la fin des années 1880 et jusque peu après 1900, lʼaffiche illustrée suscite en France un engouement sans précédent. A la suite des maîtres que sont Jules Chéret, Alfons Mucha ou Henri de Toulouse-Lautrec, de plus en plus de jeunes artistes choisissent dʼoeuvrer à la création de ces grandes images que dʼaucuns considèrent comme une forme dʼart à part entière. Cet élan créateur encourage le développement dʼune nouvelle collectionnite rapidement baptisée « affichomanie ». Un nombre croissant de collectionneurs dʼestampes et dʼamateurs dʼimages imprimées au sens large (journaux illustrés, vignettes, programmes de théâtres, calendriers etc.) sʼintéresse en effet de près aux affiches. Scrutant avec attention la tourbillonnante valse de couleurs qui décore les murs des grandes villes, les affichomaniaques déploient des trésors dʼingéniosité pour préserver ces grandes feuilles bariolées promises à une durée de vie normalement très courte. OEuvre dʼart pour les uns, document historique pour les autres, les défenseurs de lʼaffiche voient elle bien plus quʼun simple vecteur publicitaire. […]

Conférence : 

Anne-Marie Smith-Di Biasio (Institut Catholique de Paris) & Ariel Liberman (Association Psychanalytique de Madrid, Espagne),  Freud, Mahler, Visconti ; paraboles et points fixes de l’éphémère au tournant du siècle

La communication commencera par une mise en exergue du court texte ‘Ephémère destinée’ qu’écrit Freud en 1915[1], et qui relate sa promenade dans la nature avec un ami silencieux et un jeune poète qui souffre de savoir que tout ce qu’il peut ressentir comme beau est menacé de disparition prochaine. La réflexion ici ouverte sur l’âme en deuil pour la qualité transitoire du monde sensible nous mène à notre première question qui est celle de la mélancolie humaine : cette expérience de la douleur face à la disparition inévitable des choses et des êtres aimés, qui fait que ce passage est non seulement ressenti comme un changement dans le monde perceptible mais touche l’être à son fondement le plus intime. Un des premiers paradoxes à en émerger serait une exigence d’éternité appartenant à la vie de désir qui se sait mortelle, et qu’incarnerait l’artiste poète, ici le compagnon silencieux de la promenade de Freud.

‘’Tout ce qui est éphémère n’est qu’une parabole’’ (Goethe)[2]

Il nous semble important de nous arrêter au moment historique de ce texte, car il est significatif que ce ce soient les secousses de la Grande guerre telles qu’elles traversent la terre de Goethe et toute l’Europe, comme une onde de choc minant les bases de la civilisation du long dix-neuvième siècle, qui sous-tendent ici pour Freud lui-même et pour ce qu’il incarne de ce tournant, un moment suspendu entre l’ordre naturel, le Romantisme et les débats philosophiques de la vielle Europe et les crises identitaires qui surgissent avec la Modernité (à Vienne : hystérie, judäiété …), un moment, à la fois point fixe et parabole, qui démarque l’avant de l’après. C’est dans ce climat de finitude, de ‘’mort étrange’’ (Hobsbawm[3]) de tout un empire, et de survivance, que naîtront les nouvelles formes de pensée et de création qui nous intéressent particulièrement : Freud sur le deuil, et la perte de l’objet, (Mann)/Mahler[4], pour ce qu’ils mettent en jeu d’une tension entre la réponse mélancolique à la réalité de l’éphémère et une modernité du tragique (telle que l’a définie Nietzsche), entre le récit épique d’un autre temps et la poétique instable du rhapsodique, conjugué désormais au fragmentaire en écho aux déchirures de l’histoire.

Au coeur de ce questionnement du langage que fonde la question existentielle de l’éphémère à ce moment précis de l’histoire, est celle, paradigmatique, de la judäiété en tant qu’elle trace et démarque l’émergence d’une nouvelle herméneutique tendue sur un fil entre révolte laïque contre la sacralisation logocentrique et l’instant messianique de révélation qui reste inanalysable ou toujours en attente d’un sens que seul accordera l’avenir, et qu’incarne en tout paradoxe la pensée de Benjamin :

‘’La mort d’un versant épique de la vérité … nous donne la possibilité de voir une nouvelle beauté dans les choses finissantes’’ (Walter Benjamin)[5]

Finalement, nous ferons un retour herméneutique au film de Visconti qui sort le compositeur de son ombre, et de son silence pour en faire non seulement un personnage, mais l’inoubliable musique de son film – retour ultime sur les lieux et le désir de l’éphémère, Venise[6]. De quel inoubliable s’agit-il ? Et quel lien au deuil ? Car n’est-ce pas la qualitié impérissable du souvenir qui fonde le paradoxe de l’éphémère ?

Quelle est donc la place de la négativité dans cette herméneutique, de la mort comme limite de la vie ?  La question fondamentale nous semble être celle du passage au régime du visible/audible de l’illisibilité de la mémoire. Car si la promesse paradoxale du moment épochal de la Modernité, comme du Modernisme, est la cristallisation d’une nouvelle lisibilité, comment répondre à l’appel de son secret ? Quelles lectures donner d’une étrangeté qui se doit de nous échapper ? Quels textes possibles pour l’interprétation ? Autant de questions auxquelles nous nous proposons de répondre en donnant voix à  la textualité infra-verbale/sémiotique du film, dans un retour herméneutique à sa musique, et son silence – à ces instants épiphaniques de révélation que Visconti a su cristalliser dans l’éphémère des visages et des lieux, et que Benjamin appela ‘‘l’élément silencieux qui se forme comme un nuage au coeur des choses’’[7].


[1] Sigmund Freud, 1916 (1915) « Vergänglichkeit », Gesammelte Werke, X, p.358-361. « L’éphémère destinée », 1915/1916, 1- trad. J. Altounian, A. Bourguignon, P. Cotet, A. Rauzy, in Résultats, idées, problèmes, I, Paris, Presses Universitaires de France, 1984.

[2] Le titre original du texte freudien, « Vergänglichkeit », reprend l’adjectif. « vergänglich » d’un célèbre vers du Faust de Goethe, « Alles Vergängliche ist nur ein Gleichnis » (« Tout ce qui est éphémère n’est qu’une parabole »)[2] et y rajoute keit, ce qui substantivise l’adjectif et donne en traduction française « L’Éphémère destinée ».

[3] Eric Hobsbawm, The Age of Empire, 1875-1914, Abacus, London, (1987) 1994, ‘’[…] the society and the world of bourgeois liberalism advancing towards what has been called its ‘strange death’ as it reaches its apogee, victim of the very contradictions inherent in its advance’’, p.10.

[4] Thomas Mann, Dér Tod in Venedig, 1912, Death in Venice, translated by H.T. Lowe-Porter, Penguin Books, London 1955. Gustave Mahler, symphonie n°3, 4, adagietto symphonie n°5, symphonie 7, composition 1897-1905.

[5] Walter Benjamin, « Le narrateur »,(1926) Œuvres II, Poésie et révolution, traduit par Maurice de Gandillac, Paris, Denoël 1971, p.139-169,.

[6] Luchino Visconti, Death in Venice, Warner Bros, 1971.

[7] Walter Benjamin, ‘La commerelle’ in Enfance berlinoise, traduit par Jean Lacoste, Paris , 10/18 1977/1988, pp.46-49, 49.

A. Liberman est psychanalyste, membre de la Société Psychanalytique Argentine et l’Association Psychanalytique Internationale. Après une formation en psychologie et en philosophie qui le mène de Buenos Aires à Paris, il vit et travaille maintenant à Madrid, où il est professeur invité dans plusieurs institutions. Auteur de deux livres sur la pensée de Donald Woods Winnicott (2008, 2011), il consacre une tranche de ses recherches à la question juive dans le contexte des Lumières et de la Modernité.
A.-M. Smith-Di Biasio prépare une HDR sur la question de l’immémorial et le texte moderniste. Son ouvrage le plus récent est Virginia Woolf, la hantise de l’écriture, éditions Indigo & Côté-femmes, 2010, et avec Claire Davison-Pégon, elle a co édité A Contemporary Woolf/Woolf contemporaine, à paraître aux Presses universitaires de la Méditerranée, été 2012. Elle enseigne la traduction littéraire et la littérature moderniste à l’Institut Catholique de Paris. Attachée à l’équipe de recherche LARCA, Paris VII, elle est vice-présidente de la Société des Etudes Woolfiennes.
Ariel Liberman et Anne-Marie Smith-Di Biasio collaborent au Séminaire Babylone: Psychanalyse, Littérature, Art, et en tant qu’auteurs au Dictionnaire de Psychanalyse à paraître chez Dunod fin 2012.

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